Il existe des livres qui racontent une vie, et d’autres qui racontent un monde entier. Amkoullel, l’enfant peul appartient à cette seconde catégorie. À travers le récit de sa propre enfance, Amadou Hampâté Bâ ne se contente pas de livrer des souvenirs personnels : il sauve de l’oubli une civilisation fondée sur la parole, la lenteur et la transmission.
Ce livre n’est ni nostalgique, ni passéiste. Il ne cherche pas à idéaliser un âge révolu. Il pose une question essentielle, toujours brûlante d’actualité : que devient une société qui rompt le fil de sa mémoire ?
Naître dans une civilisation de la parole
Amadou Hampâté Bâ naît au début du XXᵉ siècle, dans une société peule où l’individu n’existe jamais seul. Dès l’enfance, on appartient à un lignage, à une histoire collective, à un ordre du monde transmis par la parole des anciens.
Dans cet univers, la parole n’est pas un simple moyen de communication. Elle est un engagement moral. Parler, c’est répondre de ce que l’on dit. Écouter, c’est déjà apprendre. L’enfant grandit au contact des récits, des proverbes, des généalogies récitées de mémoire. Il absorbe le savoir avant même de chercher à le comprendre.
Cette pédagogie de l’écoute forge des esprits patients, capables de saisir le sens profond des choses plutôt que de rechercher des réponses immédiates.
Le temps comme maître de l’apprentissage
L’un des aspects les plus frappants d’Amkoullel, l’enfant peul est le rapport au temps. Ici, le temps n’est pas compté, mesuré, pressé. Il est vécu.
On ne force pas un enfant à apprendre avant qu’il ne soit prêt. On accepte que la compréhension mûrisse lentement. Le retard n’est pas perçu comme un échec, mais comme une étape naturelle.
À l’heure où la rapidité est souvent confondue avec l’intelligence, Hampâté Bâ nous rappelle qu’un savoir solide demande du temps, du silence et de l’attention.
Les femmes, piliers discrets de la transmission
Contrairement à certaines représentations simplifiées, le monde décrit dans Amkoullel n’efface pas les femmes. Leur pouvoir n’est pas spectaculaire, mais il est fondamental.
La mère d’Amkoullel occupe une place centrale dans sa formation morale. Elle protège, conseille, tempère, et parfois résiste. Les femmes sont celles qui transmettent les règles implicites, le sens du bien et du mal, l’équilibre du quotidien.
Hampâté Bâ montre ainsi une société patriarcale dans sa structure, mais profondément dépendante de ces figures féminines sans lesquelles aucun équilibre n’est possible.
L’autorité fondée sur l’exemple
Dans le monde d’Amkoullel, l’autorité ne se décrète pas. Elle se mérite. Un ancien est respecté parce qu’il a vécu, parce qu’il a prouvé, parce que ses actes confirment ses paroles.
Le respect ne naît pas de la peur, mais de la cohérence morale. Cette conception tranche radicalement avec des modèles autoritaires fondés sur la contrainte ou le statut.
Hampâté Bâ propose ici une vision exigeante de l’autorité : être écouté suppose d’être digne de l’être.
Le savoir comme responsabilité
Dans Amkoullel, l’enfant peul, le savoir engage. Celui qui sait porte une responsabilité envers la communauté. Il ne peut ni mentir, ni manipuler, ni utiliser son savoir à des fins personnelles sans en assumer les conséquences.
Apprendre n’a pas pour objectif de briller individuellement, mais de contribuer à l’harmonie collective. Cette vision du savoir, profondément éthique, entre en tension avec des conceptions plus individualistes de la réussite.
La rupture de l’école coloniale
L’arrivée de l’école coloniale marque un tournant décisif dans la vie d’Amkoullel. Elle apporte l’écrit, la langue française, une nouvelle hiérarchie des savoirs. Mais elle introduit aussi une fracture intérieure.
Le savoir oral est dévalorisé. La mémoire est remplacée par le cahier. L’enfant commence à douter de ce qu’on lui a appris à respecter.
Hampâté Bâ décrit cette rupture sans colère ni caricature. Il montre comment l’école ouvre des perspectives tout en éloignant progressivement l’enfant de son univers d’origine. Ce basculement est autant psychologique que culturel.
La colonisation vue du quotidien
Plutôt que de dénoncer frontalement, Hampâté Bâ observe. Il décrit l’absurdité administrative, l’incompréhension culturelle, l’arbitraire du pouvoir colonial à travers des scènes simples et concrètes.
Cette approche rend la critique plus puissante encore. Elle montre comment des décisions prises sans connaissance du terrain peuvent déstabiliser des équilibres anciens et profondément humains.
De l’oral à l’écrit : écrire sans trahir
En écrivant Amkoullel, l’enfant peul, Hampâté Bâ relève un défi majeur : comment fixer par l’écrit un monde fondé sur l’oralité sans le dénaturer ?
Il adopte une langue qui imite la parole, qui prend son temps, qui accepte la répétition et le détour. Le livre devient alors une expérience littéraire autant qu’un témoignage.
Écrire, ici, n’est pas remplacer l’oralité, mais la prolonger.
Un livre tourné vers l’avenir
Amkoullel, l’enfant peul n’est pas un chant du passé. Hampâté Bâ ne dit jamais que tout était meilleur avant. Il affirme simplement qu’aucune modernité ne peut être solide si elle se construit sur l’oubli.
Il plaide pour une modernité enracinée, capable d’accueillir le monde sans renier la mémoire.
Conclusion
Les Cultivés,
Ce livre nous confronte à une question essentielle :
Que faisons-nous de la mémoire que nous avons reçue ?
Lire Amkoullel, l’enfant peul, c’est accepter de ralentir, d’écouter et de comprendre que transmettre n’est pas répéter, mais faire vivre.
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Sources
- Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l’enfant peul, Actes Sud
- Conférences UNESCO d’Amadou Hampâté Bâ
- Études sur la tradition orale africaine
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